Dieu Bénisse l'Amérique
De
Syd ,
Le Wok en Travaux (14/04/2011)
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Max et les MaximonstresIl y a des livres comme ça. Qu'on lit d'une traite, sans cesser d'y penser, sans arriver à les lâcher pendant des heures et des heures, le cerveau branché en courant haute-tension sur les lignes qui défilent sous nos yeux. On veut avancer, lire lire lire, mais on n'a pas envie non plus de voir la fin arriver, et la dernière page se tourner. Quand on termine le livre, on n'a pas envie d'en commencer un autre, non. On veut relire, encore une fois, celui-ci et vivre avec ces personnages, ces situations, vivre dans cet ailleurs.
Le dernier Safranko illustre à merveille cet attachement rare et terrible. L'histoire nous embarque dans l'enfance de l'anti-héros cynique et désabusé nommé Max Zajack, que les habitués de l'écrivain connaissent déjà à travers Putain d'Olivia et Confessions d'un Loser. Max, le séducteur, l'éternel insatisfait, caractériel, porté sur la boisson et les situations improbables. Quand on voit où et comment il a grandi, le petit Zajack, on comprend tout de suite mieux sa personnalité...
On choisit pas sa famille" On choisit pas ses parents ", susurre la chanson. Eh ben non, effectivement. Et Max a gagné le gros lot à la loterie karmique : une mère polonaise et un père éternel raté, frustré et désillusionné très jeune. Années après années, l'argent se fait de plus en plus rare dans le ménage, le travail aussi, les cris et les coups deviennent le pain quotidien dans la banlieue d'immigrés. Et Max grandit, ou essaye, petit gars malingre et trop futé pour se laisser broyer par les mâchoires du système social. Son enfance ne coule pas, elle crache, et lui surnage dans des flots tumultueux (dont on se demande souvent comment il fait pour sortir). De l'école à l'apprentissage de petits boulots, il en bave, et il sait qu'il en sera ainsi toute sa vie.
Zola made in USASi on extrapole, un peu, on pourrait rapprocher
Safranko d'un naturaliste. Oui, tout à fait. Un genre de type qui se balade le long des chemins avec un miroir (je paraphrase Stendhal, là) et qui ramasse. De la vie, de l'expérience, des situations. On se doute bien qu'une grande partie du monde de Max, c'était aussi le sien. Qu'il en a bavé pendant un moment pour arriver à raconter ces histoires là. Et que, s'il s'en sort comme ça aujourd'hui, c'est grâce au même esprit que Max, à cette lucidité et ce cynisme à toute épreuve, ce refus de compromis qu'il est prêt à payer de sa vie.
Et, contrairement aux gens qui peuplent les romans naturalistes, les personnages de Safranko ne nous font pas pleurer. Pourtant, on pourrait en ressentir de la pitié ou de la compassion, vu les galères traversées par cette famille de tarés. Et non, jamais. De la surprise, oui, de l'étonnement, du rire, de la sympathie, au maximum, oui. Après, on peut continuer longtemps, partir sur une lecture sociale, économique etc. des Etats-Unis de l'après-guerre. On pourrait, mais ça serait presque secondaire devant une telle écriture !
" ce n'était pas censé se passer comme ça dans le rêve américain ", dit Max. Non, c'est sûr, mais si les cauchemars des Etats-Unis permettent à ce genre de livre de naître, on ne va pas s'en plaindre.
Dieu Bénisse l'Amérique de Mark Safranko
432 pages. 2011