Qui, au sein . . .
De
MarieS,
lewokentravaux (01/08/2012)
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Antonin ArtaudL'Art et la Mort
"Qui, au sein de certaines angoisses, au fond de quelques rêves n'a connu la mort comme une sensation brisante et merveilleuse avec quoi rien ne se peut confondre dans l'ordre de l'esprit? Il faut avoir connu cette aspirante montée de l'angoisse dont les ondes arrivent sur vous et vous gonflent comme mues par un insupportable soufflet. L'angoisse qui se rapproche et s'éloigne chaque fois plus grosse, chaque fois plus lourde et plus gorgée. C'est le corps lui-même parvenu à la limite de sa distension et de ses forces et qui doit quand même aller plus loin. C'est une sorte de ventouse posée sur l'âme, dont l'âcreté court comme un vitriol jusqu'aux bornes dernières du sensible. Et l'âme ne possède même pas la ressource de se briser. Car cette distension elle-même est fausse. La mort ne se satisfait pas à si bon compte. Cette distension dans l'ordre physique est comme l'image renversée d'un rétrécissement qui doit occuper l'esprit sur toute l'étendue du corps vivant.
Ce souffle qui se suspend est le dernier, vraiment le dernier. Il est temps de faire ses comptes. La minute tant crainte, tant redoutée, tant rêvée est là. Et c'est vrai que l'on va mourir. On épie et on mesure son souffle. Et le temps immense déferle tout entier à sa limite dans une résolution où il ne peut manquer de se dissoudre sans traces.
Crève, os de chien. Et l'on sait bien que ta pensée n'est pas accomplie, terminée, et que dans quelque sens que tu te retournes tu n'as pas encore commencé à penser.
Peu importe. - La peur qui s'abat sur toi t'écartèle à la mesure même de l'impossible, car tu sais bien que tu dois passer de cet autre côté pour lequel rien en toi n'est prêt, pas même ce corps, et surtout ce corps que tu laisseras sans en oublier ni la matière, ni l’épaisseur, ni l'impossible asphyxie.
Et ce sera bien comme dans un mauvais rêve où tu es hors de la situation de ton corps, l'ayant traîné jusque-là quand même et lui te faisant souffrir et t'éclairant de ses assourdissantes impressions, où l'étendue est toujours plus petite ou plus grande que toi, où rien dans le sentiment que tu apportes d'une antique orientation terrestre ne peut plus être satisfait.
Et c'est bien cela, et c'est à jamais cela. Au sentiment de cette désolation et de ce malaise innommable, quel cri, digne de l'aboiement d'un chien dans un rêve, te soulève la peau, te retourne la gorge, dans l'égarement d'une noyade insensée. Non, ce n'est pas vrai. Ce n'est pas vrai.
Mais le pire, c'est que c'est vrai. Et en même temps que ce sentiment de véracité désespérante où il te semble que tu vas mourir à nouveau, que tu vas mourir pour la seconde fois (Tu te le dis, tu le prononces que tu vas mourir. Tu vas mourir : Je vais mourir pour la seconde fois.), voici que l'on ne sait quelle humidité d'une eau de fer ou de pierre ou de vent te rafraîchit incroyablement et te soulage la pensée, et toi-même tu coules, tu te fais en coulant à ta mort, à ton nouvel état de mort. Cette eau qui coule, c'est la mort, et du moment que tu te contemples avec paix, que tu enregistres tes sensations nouvelles, c'est que la grande identification commence. Tu étais mort et voici que de nouveau tu te retrouves vivant, - SEULEMENT CETTE FOIS TU ES SEUL."
Antonin Artaud dans le
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